À Bure, la guerre de l'image

À Bure (département de la Meuse, France), quelques jours après l'évacuation du bois Lejuc, le 22 février dernier, les opposants au projet d'enfouissement de déchets nucléaires ont annoncé maintenir les deux jours de rencontres prévus de longue date pour réunir et coordonner les différents comités de lutte. Leur présence dans les arbres dès le lendemain de cette expulsion leur avait permis de dénoncer le caractère disproportionné de cette opération conçue avant tout comme un coup de communication destiné à les stigmatiser: 500 gendarmes pour évacuer, pour reprendre les mots du gouvernement, « une quinzaine » d'occupants. La déclaration de Sébastien Lecornu, secrétaire d'Etat du Ministre de la transition écologique, illustrait la stratégie adoptée par le gouvernement pour marginaliser cette opposition en distinguant les "opposants légaux" de ceux qu'il qualifie de "délinquants" : "On n’a pas expulsé des écologistes. On a expulsé des délinquants, des gens affiliés à l’ultragauche et parfois des mouvements anarchiques, à des gens dont la violence est le mode opératoire".

 

En maintenant leur week-end de mobilisation des 3 et 4 mars, les opposants ont voulu lui donner une réponse commune. Malgré plusieurs arrêtés déposés par la Préfecture de la Meuse cette semaine pour interdir la circulation, le stationnement et toute manifestation autour de Bure du 2 au 5 mars, entre 300 et 400 militants se sont retrouvés samedi dans le village voisin de Mandres-en-Barrois. La gendarmerie était présente sur tous les accès routiers, mais se contentait de contrôler l'identité des voyageurs présents dans les véhicules. Après une matinée consacrée à la coordination de leurs actions, les opposants à la poubelle nucléaire ont tenu une conférence de presse. 

Devant la mairie, après avoir déroulé une banderole sur laquelle on pouvait lire "Hulot m'a radicalisé•e", des résistants portant des masques de hiboux ont pris la parole avec d'autres représentants de la lutte, parmi lesquels on comptait Jean-Marc Fleury, président de l'association des élus de Lorraine et Champagne-Ardenne opposés à l'enfouissement des déchets radioactifs, Jacques Leray, porte-parole du Cedra, le collectif contre l'enfouissement des déchets radioactifs, Jean-Pierre Simon, agriculteur dénonçant l'accaparement des terres agricoles autour de Bure, ou encore Claude Kaiser, ancien maire et aujourd'hui conseiller municipal d'un village voisin. Enfilant en fin de son intervention un masque de hibou, ce dernier a voulu faire de ce geste un symbole du message de cette journée : l'affirmation d'un front commun déterminé à poursuivre la lutte contre le projet CIGEO et refusant toute distinction entre « bons » et « mauvais » manifestants.

Peu après 15h, un cortège s'est mis en route en direction du bois Lejuc avec l'objectif d'édifier une nouvelle « vigie » sur un terrain limitrophe appartenant à un agriculteur rallié à leur cause. Les manifestants transportaient des poutres, des panneaux de bois, des tapis et d'autres matériaux destinés à construire un poste d'observation des agissements de l’Agence nationale de gestion des déchets radioactifs dans le bois, dont la propriété reste aujourd'hui contestée par des recours judiciaires. Encore traumatisés par la tournure guerrière des répressions policières lors la manifestation du 15 août 2017, ayant causé un blessé grave parmi les opposants, et donné lieu à plusieurs interpellations judiciaires, les participants à cette expédition étaient déterminés à atteindre leur but au travers d'une démarche axée sur la non-violence.

À quelques centaines de mètre de l'orée du bois, leur route a été coupée par un important dispositif de gendarmerie dont un canon à eau, et de nombreux véhicules. Environ 500 gendarmes étaient mobilisés dans les environs. Les manifestants ont ensuite tenté de rejoindre la parcelle visée en traversant un champ. Les forces de l'ordre se sont alors déployées tout au long du cortège, puis ont à nouveau barré sa progression. C'est à ce moment que les marcheurs du premier rang, protégés de pancartes sur lesquelles avaient été placardée la photo de Nicolas Hulot arborant une affiche « CIGEO BURE Je dis non ! » (cliché pris quelques mois avant qu'il devienne ministre de la Transition écologique), ont tenté une percée par poussée. Refoulés par les gendarmes à coups de matraques, ils ont ensuite décidé de reculer et de former un cercle pour tenter de commencer sur place la construction de la vigie. Cette tentative n'a duré que quelques dizaines de secondes, interrompue par des jets de bombes lacrymogènes. Contrairement à ce qui a été répercuté par plusieurs médias, l'utilisation des gaz par les forces de l'ordre a précédé les jets de pierre et de mottes de terre de quelques manifestants. Même la vidéo des faits postée par la gendarmerie nationale sur sa chaîne youtube en atteste. Certains médias, qu'ils aient ou non diffusé ces images, semblent avoir repris la narration des faits telle que communiquée sans doute par les autorités, qui mènent autour de Bure une véritable guerre de l'image et de la communication.  

En témoigne le nombre important de gendarmes munis, ce 3 mars, à Bure, d'appareils photos et caméras. Le matin, lors de la conférence de presse des opposants, un cameraman de la gendarmerie a même tenté de se glisser parmi les journalistes, avant d'être interpellé par un de mes confrères qui l'ayant repéré, lui a demandé de retourner dans ses propres rangs.

Les marcheurs ont ensuite été refoulés à coups de gaz lacrymogènes jusqu'à quelques centaines de mètres du village. Cette retraite vers Mandres-en-Barrois s'est néanmoins terminée dans une atmosphère joyeuse et musicale. Les manifestants, partis sans volonté d'affrontement, ont fêté leur arrivée en dansant : ils étaient heureux d'avoir pu rentrer sans compter parmi eux de blessés graves. «Nous avions peur que les gendarmes sortent des GLI-F4, grenades assourdissantes supposées exploser en l'air mais dont la déflagration se produit parfois au sol, expliquait l'un d'entre eux. C'est une de ces armes qui a gravement blessé le pied d'un des nôtres le 15 août. Notre objectif était de montrer notre détermination à continuer à nous opposer à ce projet, en évitant de nous mettre en danger. De ce point de vue, être parvenus à ne pas répondre aux provocations des forces de l'ordre est une réussite. »